Comment Girls m’a confrontée à mes préjugés sexistes

Parfois, les révolutions arrivent doucement, presque à pas feutré, alors qu’on ne s’en doute pas. Comme le jour où, tranquillement, innocemment même, je me suis assise dans mon canapé et j’ai regardé Girls.
Certes, on l’a beaucoup dit : Girls a totalement bouleversé l’univers des séries. Plus que ça : la manière de parler des filles, de leurs vies, de leurs envies, de leurs désirs, de leur sexualité, en montrant leur façon de vivre, sans gommer leurs défauts, sans occulter une réalité parfois peu reluisante. Donc oui, Girls est une révolution. A plus petite échelle, la mienne, Girls m’a confrontée à mes préjugés sexistes, et j’ai compris que, sans même m’en douter, cela faisait un moment que je regardais mes congénères féminines d’un mauvais œil. Le choc.

Évidemment, la révélation s’est faite petit à petit. Par petites touches bien senties, ajoutées les unes derrière les autres, au fil des saisons. Mais ça a quand même commencé dès le début. Parce que dès la toute première scène, j’ai cru tout comprendre. J’ai cru cerner les personnages d’un coup d’œil. Clac. Alors que pas du tout.

Dans le premier épisode de Girls, Hannah, le personnage principal, dîne avec ses parents et tente de les convaincre que si, si, elle va devenir écrivaine, et qu’elle a du talent, un talent gros comme ça, mais que tout est normal, elle est en stage, ça va venir. Tandis qu’eux l’ont convoquée pour lui annoncer que c’était bon, ça suffisait maintenant, ça faisait deux ans qu’elle avait fini ses études, ils arrêtaient de la soutenir financièrement. Elle allait donc devoir dorénavant subvenir à ses besoins. Ce qu’elle trouvait assez scandaleux quand même.

C’était la toute première fois qu’Hannah apparaissait sur mon écran. Lena Dunham ne m’évoquait encore personne. C’était une jeune actrice inconnue, et je ne pense pas que je savais alors qu’elle était la créatrice, scénariste et show-runneuse de la série.
Je découvrais donc cette jeune femme boulotte, qui ne cadrait pas avec les canons de beauté habituels, en me disant, forte du prisme appliqué jusque là à des milliers de fictions : voilà, la petite grosse au physique ingrat, ça va être la looseuse de service. Celle qui n’arrive à rien, qui galère avec les mecs, qui pense devenir écrivaine mais en fait non, et que tout le monde regarde avec condescendance. Personnage numéro 1, cerné.

Je ne me suis pas dit ça de manière aussi réfléchie et construite. Mais, en visionnant ces premières minutes, en voyant Hannah réagir face à ses parents, en regardant son physique, sans même m’en rendre compte, j’en ai tiré des conclusions. J’ai imaginé qu’Hannah serait ce personnage de looseuse magnifique. Qu’elle servirait probablement de faire-valoir aux autres personnages. Ou en tout cas, qu’elle ne serait pas vraiment l’héroïne de la série. Après tout, ça s’appelait Girls, avec un s. Donc, parmi toutes ces girls qu’on allait voir évoluer, Hannah serait la petite grosse dans la loose. Mais sympathique.
Premier a priori.

Rapidement cet a priori a été ébranlé par une scène, un peu plus loin, où Hannah va voir Adam. On ne comprend pas trop qui il est pour elle, il lui ouvre la porte torse nu, ne semblant ni surpris, ni mécontent de la voir : tu es là c’est bien, tu ne serais pas là ce serait parfait aussi. Elle lui raconte sa journée pourrie, lui avoue que ses parents pourvoyaient jusque là à ses besoins. Ils s’embrassent. Il lui dit de se déshabiller, de se mettre sur le ventre. Ils sont dans une espèce de rapport dominant / dominé où il lui dicte ce qu’elle doit faire, et comment elle doit le faire. Elle s’exécute sans que l’on sache à quel point elle apprécie la chose. Elle pose des limites, mais c’est toujours lui qui mène le jeu. La scène est assez crue, les corps sont filmés sans tabou.

Cette scène m’amène à changer de point de vue sur Hannah : on n’est plus sur l’idée de la looseuse totale et célibataire, seule, forcément seule, mais quand même sur l’idée d’une fille qui accepte une relation pas très saine (sûrement parce qu’elle a un physique que je considère hors norme, évidemment, elle ne peut pas avoir une sexualité normale, c’est probablement ça le truc).

Le prisme des fictions déjà vues auparavant se fissure un peu mais je retrouve mes marques. Personnage n°1 = la fille qui a une sexualité borderline parce qu’elle est grosse et persuadée que personne ne peut l’aimer « normalement ». Cette relation vaguement perverse est forcément liée au corps d’Hannah.
D’ailleurs son mec est un peu bizarre, ça explique tout.

En l’espace d’un seul et unique épisode, je suis donc confrontée à deux préjugés de taille :
1/ les grosses sont des looseuses et des faire-valoir
2/ si elles ont une sexualité, c’est forcément avec un mec un peu mufle et qui les manipule (puisqu’elles n’ont aucune estime d’elle-même, allons-y gaiement dans les préjugés bien lourds).

Ok…
Pire, à ce stade (on en est toujours au premier épisode), je ne me serais même pas rendu compte de mon sectarisme, de mes préjugés sexistes et grossophobes, si Girls ne les avait pas par la suite complètement déconstruits.
J’aurais continué à trouver normal que la fille grosse dans la série ne puisse pas être l’héroïne mais se contente d’être la faire-valoir, j’aurais continué à la trouver juste grosse, et donc à juger son corps, j’aurais continué à trouver normal qu’Adam se serve d’elle pour assouvir ses fantasmes sexuels, et qu’elle ne soit qu’à moitié d’accord mais doive s’en contenter, faute d’autres choix.
Mes stéréotypes ne se sont pas arrêtés là puisque j’ai aussi immédiatement pensé que Marnie, la jolie fille, serait la winneuse.

Évidemment, Lena Dunham joue avec ces clichés pour mieux les déconstruire. Et elle guide probablement volontairement le spectateur dans ces clichés. La première scène montre Hannah en looseuse face à ses parents qui ne croient plus vraiment en elle. Les scènes des premiers épisodes avec Adam indiquent qu’elle fréquente un type qui se comporte comme un mufle (Dans l’épisode 4, il lui envoie une photo de son sexe, suivi d’un texto disant « désolé, ce n’était pas pour toi »).

Ce n’est qu’au fil des épisodes, puis tout au long des 6 saisons qui composent la série, que ces stéréotypes sont patiemment déconstruits. Plus les personnages se complexifient, plus ils sont dissociés de leur apparence. Plus les personnages s’étoffent, plus les préjugés tombent. Plus tout ce qu’on avait connu auparavant concernant des personnages féminins dans les séries s’écroule.
Il m’a peut être fallu attendre la fin de la première saison pour comprendre que l’apparence des personnages n’était pas ce qui les enfermait dans un rôle.

Hannah, au même titre que tout autre personnage dans la série, a des qualités et des défauts, fait des erreurs, aime, est aimée, plaque et est plaquée, se pose des questions sur sa vie, cherche un travail, essaye de comprendre qui elle est, fait la fête avec ses amies, se dispute avec elles, les aide à traverser des moments difficiles, est égoïste, autocentrée, etc.
En un mot : Hannah est ! Pleinement. Son personnage est complexe, il répond à des vraies problématiques, il est parfois sympathique, parfois moins… Il est humainement imparfait.
Et Hannah n’existe pas dans la série parce qu’elle est grosse. Son corps, la forme de ce corps, son poids, fait partie d’elle, mais n’est pas ce qui la définit. Il ne la bloque pas dans un rôle unique et prédéterminé.
Pour autant, il n’est pas nié non plus. Dans une société occidentale très portée sur l’apparence, son corps est assumé, mais elle le compare elle-même souvent à ceux de ses copines.
Dans ce tout premier épisode, au copain de Marnie qui leur dit « Vous êtes des anges » elle répond : « Oui. L’ange de Victoria Secret d’un côté (en montrant Marnie, très mince). Et l’ange gros bébé de l’autre (en se montrant). » Ou, tandis qu’elle est nue dans la baignoire à côté de Marnie qui est assise sur le rebord, enveloppée dans une serviette : « Tu vas vraiment garder cette serviette ? Tu m’as vue nue des milliers de fois et moi je ne t’ai jamais vue nue, alors que ça devrait être le contraire ! » Marnie : « Tais-toi. Tu es magnifique ».
Hannah, trouve elle-même que son corps ne correspond pas aux canons de beauté de l’époque, mais elle a autre chose à faire que de s’en préoccuper, et elle n’est pas pudique (contrairement à Marnie, dont le corps est plus « consensuel »). Et à Adam, décidément très délicat, qui lui pince le ventre en riant et lui demande (s01e03) si elle a souvent essayé de perdre du poids, elle répond « Non. Je n’ai pas souvent essayé de perdre du poids. J’ai décidé que j’allais avoir d’autres préoccupations dans ma vie. »

C’est particulièrement flagrant pour Hannah, mais ça marche aussi pour Marnie. Marnie qui semblait rentrer parfaitement bien dans la case de la jolie héroïne à qui tout réussit et qui se révèle beaucoup plus complexe, chiante, déséquilibrée, et tout aussi perdue que sa copine.

En trois petits épisodes, Girls réussit à déconstruire les schémas connus. Et, par la même occasion à les rendre visibles.
Hannah n’est pas réduite à son apparence. Les autres personnages, qu’ils soient beaux, minces ou plantureux, non plus. Ils ne sont pas non plus limités dans leurs actions par leur sexe (même s’ils sont parfois confrontés à des problèmes typiquement féminins, comme la maternité, l’allaitement, ou le harcèlement sexuel). Comme le dit Roxane Gay dans son essai Bad féminist : « Avec Girls, on voit enfin des filles qui sont mal dans leur peau, qui font des remarques complètement déplacées, qui n’arrivent pas à se fixer de limites, et qui ne savent pas du tout où elles seront dans deux ans. Si nous attendons autant de cette série, c’est qu’elle marque un tournant significatif dans la représentation des filles et des femmes. »

La représentation des filles à l’écran n’avait jamais été aussi réaliste… et donc, bizarrement, perturbante. Car ce n’est pas ce à quoi nous avaient habituée 20 ans de représentations féminines dans la culture audiovisuelle et cinématographique occidentale… Qui avaient donc particulièrement bien réussi leur travail de sape, puisque j’avais parfaitement intégré, sans m’en rendre compte, un certain nombre de préjugés sexistes et grossophobes.

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