Pop it ! La téléréalité (et plus largement la télévision) est-elle nocive ?

Cette semaine, un article de Slate est revenu sur l’influence de la téléréalité sur les comportements des jeunes. Personnellement, c’est une question qui m’intéresse beaucoup. D’abord parce que j’ai connu les tout débuts de la téléréalité avec le Loft et son pouvoir de fascination du vide m’a totalement abasourdie. Ensuite parce que je continue à me passionner pour certains programmes de téléréalité. Enfin, parce que depuis que je suis mère, les articles qui parlent du comportement des jeunes me titillent.

Selon l’auteur de l’article, la téléréalité cumule les mauvais points : Stéréotypes sexistes, pauvreté du vocabulaire, individualisme, compétitivité, renoncement à toute forme d’intimité… « (…) Pour Brad Gorham de l’université de Syracuse, la télé-réalité a des effets visibles sur les comportements en société. Et Philip Ross, dans un article de l’International Science Times, explique que ces programmes ont un impact préjudiciable sur les perceptions du monde de celles et ceux qui les regardent. (…) Alors quand on sait que 42% des jeunes de 15 à 24 ans en France suivent «Les Anges» sur NRJ12, il convient de sortir la télé-réalité de son statut de simple divertissement pour l’envisager comme ce qu’elle est réellement : un phénomène de société véhiculant et diffusant des croyances normatives puissantes.»

En 2013 Le Monde s’était déjà posé la question de la nocivité de la téléréalité pour les jeunes. Et avait donné la parole à Nathalie Nadaud Albertini qui s’apprétait alors à publier Douze ans de télé-réalité… au-delà des critiques morales aux Editions de l’INA. Cette dernière disait ne pas s’inquiéter du succès de la téléréalité auprès des jeunes : « Les normes véhiculées par ces programmes varient d’une émission à l’autre. Mais une se détache nettement : la compétition non concurrentielle. Les candidats savent qu’ils sont en compétition les uns avec les autres, mais ils font en sorte de la vivre de la façon la moins violente possible. C’est-à-dire qu’ils sont capables de nouer des relations amicales ou amoureuses. Cela n’exclut pas les rapports d’inimitié ou les disputes : ça fait partie des relations humaines. Et lorsqu’un candidat est exclu, il ne montre aucune jalousie envers ceux qui restent ou rancœur envers ceux qui l’ont éliminé. Il considère qu’il a vécu une expérience qui fera partie de sa vie et souhaite aux autres de réussir. » (En vrai, les candidats de téléréalité sont des bisounours).

Entre ces deux visions manichéennes de la téléréalité, il y a probablement un juste milieu à trouver.

En 2010, un documentaire avait tenté de prouver la nocivité de la téléréalité en démontrant que la généralisation de ce type de programme, avec son système d’élimination sans état d’âme, rendait les spectateurs plus dociles, et moins empathiques envers leurs semblables.

Le principe du documentaire, baptisé Le Jeu de la mort, basé sur l’expérience scientifique de Stanley Milgram, était le suivant : un faux jeu télévisé met en scène un candidat qui doit envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre candidat, jusqu’à des tensions pouvant entraîner la mort. Les décharges électriques sont fictives, mais le candidat entend l’acteur le supplier d’arrêter. Le but ? Tester la capacité à désobéir du candidat qui inflige ce traitement et qui n’est pas au courant de l’expérience.

Le documentaire est édifiant et particulièrement perturbant. Car 80% des candidats vont jusqu’au bout. Jusqu’à la décharge potentiellement mortelle. Et ceci alors que leur victime les a suppliés d’arrêter et a même arrêté de jouer en refusant de répondre aux questions.
Seuls 9 se rebellent dès les premières douleurs perçues, refusant d’infliger plus de souffrance à un autre être humain. 7 autres s’arrêteront à un seuil beaucoup plus critique.

Comme le disait Télérama à l’époque « Si Le Jeu de la mort place la télé-réalité en position d’accusée, l’obéissance des sujets de La zone Xtrême n’est pas directement liée à une consommation plus ou moins grande de ce type de programme. Pour nombre d’observateurs, c’est de manière plus diffuse que se manifeste le pouvoir de la télé-réalité. Selon Yves Jeanneret, sa possible nocivité sociale tient à « la banalisation de ses dispositifs ». Les émissions de télé-réalité véhiculent des valeurs et des méthodes néolibérales de compétition à outrance et d’individualisme forcené, que le public intègre peu à peu jusqu’à tolérer des processus qu’il aurait hier jugés inacceptables. »

Huit ans plus tard, le documentaire nous questionne en tout cas toujours sur notre capacité à désobéir à une autorité, ainsi que sur la puissance de la télévision. Puisque là, l’autorité n’est autre que la présentatrice, et les règles sont seulement édictées par la production.

Nul doute que le pouvoir d’influence et de prescription de la télévision reste réel. En 2015, Jean-Yves Flament psychologue clinicien s’interrogeait : « La question immédiate est « que va faire la télévision de ce pouvoir ? » Nous constatons déjà qu’elle peut s’en servir pour amener les gens à donner au téléthon comme elle peut s’en servir pour leur faire manger des araignées ou se mouvoir parmi des rats. Pourrait-elle, surtout lorsqu’elle est publique, mettre ce pouvoir au service d’un vrai projet doté d’une utilité sociale ? »

Trois ans plus tard, rien de neuf de ce côté là. Et si la télévision continue à bénéficier d’une audience de 3h40 par jour en moyenne en France, elle perd malgré tout peu à peu de son hégémonie. Les plateformes OTT ou SVOD, de plus en plus fréquentées, permettent désormais aux téléspectateurs de ne pas être assujettis à une grille de programmes préétablie, de ne regarder que ce qu’ils veulent quand ils veulent, et parfois des vidéos qui ne sont pas créées par et pour la télévision (youtubeurs, créations originales des plateformes SVOD…), et même des émissions de téléréalité venues de pays lointains. Pour le meilleur, ou pour le pire.

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Ce rapport prédit aussi les tendances qui vont marquer 2018. Qui peuvent se résumer en trois mots : relations amoureuses, seniors, et famille (encore que ce point-ci ne soit pas très développé dans le communiqué diffusé par Médiamétrie). En gros on va avoir droit à The Voice Seniors, à des fictions qui mettent en scène des seniors (The Viagra Diary) et à des seniors qui font du saut en parachute (The World according to 80 Year olds). Et aussi, à des émissions sur la relation amoureuses (Date Night qui suit des candidats lors de leur premier rendez-vous sur une App de rencontre) ou sur la rupture (Break up or Make Up ou The Break Up).

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