Ça fait quoi, de perdre sa virginité en séries ?

Dans les séries pour ado, la perte de la virginité des héroïnes est souvent l’occasion d’épisodes charnières : il y a un avant et un après cet événement qui change la tournure des relations entre les différents protagonistes. Mais entre les années 90 et aujourd’hui, la perte de la virginité est-elle traitée de la même manière ? Retour sur une évolution significative, à travers cinq séries choisies de manière totalement subjective.


Beverly Hills 90210 (1990)

brenda dylan2Dans les années 90, les adolescents se passionnaient pour les aventures de Brenda et Dylan, dans un lycée huppé de Los Angeles en regardant la série Beverly Hills 90210. Apogée de cet intérêt : l’épisode final de la saison 1, dans lequel Brenda perd sa virginité dans les bras de son amoureux (qui, lui, n’est déjà plus vierge). Un moment romantique, attendu par tous les fans. Tout y est, Dylan a parfaitement bien fait les choses, il y a des bougies et des fleurs partout, le garçon est attentif à sa partenaire, les deux sont amoureux, et Brenda se sent « prête ». On pourrait parler de perte de la virginité idéale. Sauf que…
Sauf que dans l’épisode suivant, le premier de la saison 2, rien ne va plus. Brenda pense qu’elle est enceinte. En fait, non, mais il n’empêche que ça lui sert de leçon (bien fait !) : elle s’en veut, regrette d’avoir couché, trouve qu’elle est allée trop vite (22 épisodes qu’on attendait ça pourtant), et donc… rompt avec Dylan. Horreur et damnation ! C’est ce qu’on appelle un retour de bâton. Voilà ce qui arrive aux filles qui couchent avec leur petit ami (même après avoir attendu, même lorsqu’il y a de l’amour, qu’importe) : elles sont punies, les vilaines. Par la peur d’être enceinte d’abord, puis par la honte de leurs actes (la mère découvre le test de grossesse dans la poubelle et Brenda doit avouer qu’elle a fait l’amour avec Dylan, cette irresponsable, je te jure), et enfin par la perte de l’être aimé (puisque c’est le fait d’avoir couché avec lui qui signe la fin de leur relation).
Si après ça, le public ado n’y réfléchit pas à deux fois avant de s’adonner aux joies du sexe, on n’y comprend plus rien. Apparemment, Daren Starr, ce rebelle, a du revoir sa copie sous la pression des studios, pas contents du tout de cette histoire de coucherie entre ados. Brenda aurait du rester pure, et donner l’exemple, mince. Pour la peine, elle souffre (et le public aussi, qui ne s’est probablement jamais remis de la fin du couple iconique).

Buffy contre les vampires (1997)

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Soyons clair : Buffy est LA série pour ado qui a révolutionné le genre. Voire l’ensemble des séries (mais j’y reviendrai bientôt, Buffy a 20 ans, ce sera l’occasion d’en reparler). Et, non, je n’exagère pas.
Mais revenons à nos moutons.
C’est dans le courant de la saison 2 que Buffy perd sa virginité avec Angel. Si je résume brièvement : Buffy est une jeune lycéenne, le jour, tueuse de vampires et autres démons la nuit. Elle est « l’élue ». Angel est quant à lui un vampire doté d’une âme (ce qui n’a pas toujours été le cas, il fait partie des vampires les plus sanguinaires des siècles précédents). Leur histoire d’amour se développe lentement mais sûrement dans la première saison, jusqu’à atteindre son apogée dans l’épisode 13 de la saison 2, le bien nommé « Innocence ». Buffy et Angel sortent alors d’un combat dans lequel ils ont frôlé la mort. Ils se retrouvent chez Angel pour panser leurs blessures, et de fil en aiguille, font l’amour (une action uniquement suggérée : ils s’embrassent, s’allongent. Cut. Angel se réveille durant la nuit et quitte le lit dans lequel il dormait aux côtés de Buffy, apparemment nue).
La perte de la virginité de Buffy intervient après une histoire d’amour « plus forte que tout » entre les deux protagonistes. Elle tueuse, lui ancien démon, ils luttent contre l’attraction irrépressible qu’ils ressentent l’un pour l’autre, puis tombent follement amoureux, jusqu’à cette première expérience sexuelle pour Buffy (et non pour Angel, qui doit avoir une centaine d’années de plus qu’elle, et qui a vécu dans la peau d’un vampire, dont la sexualité débridée est bien connue).
On est loin de l’univers de Brenda et Dylan, et pourtant Buffy va payer cher sa nuit d’amour.
A son réveil, Angel a disparu. Le téléspectateur l’a vu se lever en pleine nuit, en proie à une douleur intense, sans plus d’explications.
En fait, il s’avère qu’Angel était victime d’un sort (damned, c’est pas de bol) : un seul moment de pur bonheur lui a fait perdre à nouveau son âme. En faisant l’amour avec lui, Buffy l’a donc transformé en démon sanguinaire et sans cœur. Qui, bien évidemment, va passer le reste de la saison à la torturer.

Pourtant, contrairement à Beverly Hills, il ne s’agit pas de punition ici. D’abord parce que Buffy ne regrette pas sa nuit avec Angel. A aucun moment par la suite elle ne se le reproche. Elle est malheureuse. Elle lutte contre lui, sans réussir à le tuer (car ses sentiments pour lui perdurent, contrairement à Brenda qui s’en veut à elle-même puis en veut, par ricochet, à Dylan). Mais elle enquête aussi pour savoir pourquoi Angel s’est transformé. Elle essaye de comprendre, elle reprend son rôle de tueuse. A aucun moment elle ne se flagelle. Pas son genre, Buffy est une femme forte qui ne se rend pas responsable de la suite (ceux qui lui ont jeté un sort le sont).
De même, Angel ne souhaite pas cette situation. Il en est la victime. Il n’a pas demandé à redevenir démon, il n’a pas décidé de quitter Buffy.
Enfin, elle seule a le pouvoir de lui faire ressentir un « bonheur pur » (on a vu Angel coucher avec une autre auparavant sans perdre son âme), preuve ultime de leur amour partagé.
Joss Whedon utilise les ressorts de la tragédie classique : ils s’aiment mais ne peuvent pas être ensemble. A aucun prix. Sous peine de déclencher de grandes catastrophes.

En attendant, Buffy souffre. Et le garçon qui l’aimait, avant l’acte, ne l’aime plus après (même si ce n’est pas de sa faute, le raccourci est vite fait).

Si on résume, là, vite fait : l’amour fusionnel est impossible, et perdre sa virginité, c’est dangereux. Être une tueuse de vampires, aussi. En règle générale, Buffy a signé pour en chier.
Girls (2012)

shoshanna-virgin
Soyons clair : Girls est LA série de filles qui a révolutionné le genre. Elle suit quatre amies qui tentent de réussir leur vie (ou plus exactement leur passage à l’âge adulte), qui explorent leur sexualité, qui essayent de s’en sortir, de découvrir qui elles sont, de se construire un futur. Le tout, avec un ton unique, souvent cru, qui dépeint des filles de leur temps, très proches de la réalité.
Dans Girls, la plupart des héroïnes ont déjà une vie sexuelle active. Toutes, sauf Shoshanna, la plus naïve du groupe. Et quand elle perd sa virginité, ce n’est pas la suite logique d’une longue histoire d’amour. Non, c’est plus par envie de se débarrasser de quelque chose qui l’embarrasse. C’est avec Ray, un type qu’elle a rencontré quelques temps auparavant alors qu’elle avait accidentellement fumé du crack, qu’elle choisit de passer le cap, lors de la soirée de mariage surprise de sa cousine Jessa.
Ray : « Je n’arrête pas de penser à la nuit où on s’est rencontrés. Tu es la personne la plus étrange que je connaisse. (…) Je veux rentrer avec toi ce soir. »
Shoshanna : « Bien. Mais on met les sentiments de côté. »
Plus tard, les deux sont finalement couchés l’un à côté de l’autre. Shoshanna est assez tendue. Elle regarde le plafond et dit « Ça ne fait pas mal »
Ray : « Tant mieux parce que je n’ai encore rien fait. »
Shosh : « Ma tante dit que ça fait comme un coup de soleil qu’on gratte. » Ray s’éloigne, Shoshanna s’affole. « Tu hais les vierges, tu me hais c’est sûr. Tu m’as menti quand tu m’as dit que tu m’aimais bien. »
Ray : « Non. C’est juste que je viens de réaliser que tu ne l’as jamais fait, donc en gros, je t’apprends. C’est beaucoup de pouvoir, et je ne sais pas si je le mérite… »
Shosh : « Ok »
Ray : « Si. En fait, je le mérite”
Fin de la scène.
Dans Girls, la perte de la virginité de Shoshanna n’est pas un moment romantique. Ni un moment douloureux. C’est juste un passage obligatoire que Shoshanna décide d’expédier. Elle en a marre d’être vierge, elle veut passer à la phase suivante de sa vie de femme.
Par la suite, elle n’est pas « punie » par les événements, elle ne regrette pas, elle poursuit simplement le cours de sa vie, tout aussi chaotique qu’auparavant. Lorsqu’on la retrouve à la saison suivante, elle ne sort pas avec Ray, leur relation a l’air compliquée. Mais elle ne l’est ni plus ni moins que celle des autres personnages entre eux. Dans Girls, toutes les relations humaines ne sont pas simples. Rien n’est tout noir ou tout blanc. Et les personnages eux-mêmes font face à leurs propres contradictions et incompréhension d’eux mêmes, et des autres.
Jane the virgin (2014) et Chewing-gum (2015)
janethevirgin

Deux séries placent la virginité de leurs héroïnes au cœur de l’intrigue : l’américaine Jane the virgin et la britannique Chewing-gum.

Jane the virgin, parodie américaine de telenovela, met en scène une jeune fille de 22 ans qui souhaite rester vierge jusqu’au mariage, sous l’influence de sa grand-mère qui lui a montré que la virginité était comme une fleur : une fois froissée elle ne retrouve jamais sa beauté originelle. Passons sur les nombreux rebondissements de la série, Jane reste effectivement vierge jusqu’à son mariage, à la fin de la saison 2… et même un peu après. Son mari, Michael, flic de son état, se fait tirer dessus lors de la nuit de noce. Il ne meurt pas mais sa rééducation nécessite du repos… et le sexe leur est donc interdit.
Dans Jane the virgin, si l’on revient à une situation plus puritaine (qui correspond à une certaine réalité américaine : 28 états prônent l’abstinence comme seule éducation sexuelle dans les lycées, et, en 2011, 2,5 millions d’adolescent avaient fait le vœu public de conserver leur virginité jusqu’au mariage), le sexe n’est pas non plus dépeint comme uniquement utile à la reproduction (d’autant plus que Jane est vierge… mais enceinte. Telenovela, on a dit).
Le sexe n’est pas non plus un sujet tabou. Jane en parle avec sa mère, mais aussi avec Michael. Quand ils se marient, ils attendent leur nuit de noce avec joie et excitation. Ils sont ravis de pouvoir enfin passer à l’acte. Dans Jane the virgin le sexe est inexistant mais il est perçu comme joyeux.
Quand, enfin, ils ont l’autorisation du médecin, ils se précipitent chez eux pour faire l’amour (ce qui n’arrive encore pas tout de suite, rebondissements multiples obligent, mais qui finit par arriver tout de même…).

C’est là que ça se corse (un peu). Car, faute d’expérience, Jane a une vision fantasmée du sexe : elle a d’ores et déjà imaginé quel plaisir elle allait éprouver.
Or, le fait qu’elle n’ait pas atteint l’orgasme lors de cette première fois l’inquiète beaucoup.
La perte de sa virginité est donc immédiatement suivie par la découverte de la sexualité réelle et non plus fantasmée. Et par les questionnements qui vont avec.
Jane the virgin, sous couvert de telenovela, aborde (même si brièvement, car ce n’est pas le sujet) la question de l’orgasme et de la simulation (car oui, Jane a simulé lors de son premier rapport…)

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Dans un tout autre registre, Chewing-gum met en scène Tracey, en couple depuis 6 ans avec Ronald qui veut rester vierge jusqu’au mariage. Tracey vit dans une banlieue défavorisée de Londres, dans un HLM, avec sa mère et sa sœur ultra croyantes. Tracey rêve de perdre sa virginité. Cette initiation est la base de la première saison. Or, perdre sa virginité pour Tracey, est très loin des clichés romantiques.

Dans Chewing gum, ce qui est particulièrement jouissif (et je choisis mes mots) c’est l’absence totale de filtre de l’héroïne. Elle ne connaît rien de la vie et n’a, malgré son éducation ultra rigoriste (ou grâce, puisque c’est ce qui l’a maintenue dans l’ignorance), aucun tabou ni a priori sur rien. Le triolisme ? Ok ? Les sex-toys (usagés) ? Pas de problème. Les tampons ? Elle pense à Jay-Z pour les faire entrer. Les fantasmes ? Elle rêve de sucer… un nez. Bref. Chewing-gum c’est la décomplexion totale.

Finalement, quand le moment (tant attendu) de perdre sa virginité arrive aux côté de son nouveau copain moins rigoriste (et moins homo), une musique romantique commence et… Tracey se met à hurler. « Quoi ? Mais j’ai juste rentré le bout ! » affirme son petit ami, affolé. « Oh mon dieu ! Refais juste le truc avec la langue !!! »
Fin de l’initiation pour Tracey.

Sous couvert d’un humour totalement débridé, la série aborde tous les sujets liés au sexe, mais aussi à l’absence d’éducation sexuelle due à l’extrémisme catholique de sa famille. Enfin, elle sous-tend une question : la perte de la virginité est-elle uniquement liée à la pénétration ? (auquel cas, Tracey reste vierge, malgré sa découverte du plaisir sexuel…)
Hyper drôle, salvateur, et totalement décomplexé.
Plus proches de la réalité,  les séries d’aujourd’hui dédramatisent le sujet et déculpabilisent les filles sur ce moment charnière de leur vie (sans pour autant effacer les questionnements inhérents à l’événement). Moins portées au jugement que leurs aînées, ces séries montrent aussi que la réalité est multiple: il n’y a pas une seule et unique (bonne) manière de perdre sa virginité.

Question d’époque ?  En 20 ans, le sujet de la sexualité féminine est probablement devenu moins tabou. Mais aussi, les séries, la télévision et les attentes du public ont changé.
La fin du règne des networks aux contenus consensuels qui ne devaient choquer aucune ligue de vertu , y est pour beaucoup. Le succès des chaînes payantes HBO ou AMC aux USA, par exemple, ainsi que l’arrivée de Netflix ou Amazon Prime Video a permis la création de séries beaucoup plus ambitieuses et audacieuses.

Enfin, le métier de scénaristes de séries TV s’est ouvert aux femmes (elles seraient 29% dans les équipes dédiées au scénario, selon la Writers Guild of America, un chiffre en légère augmentation chaque année).
Or, hasard ou coïncidence, Girls, Jane the Virgin et Chewing-gum ont été créés par des femmes : Lena Dunham , Jenny Snyder Urman et Michaela Coel.

Nul doute que cette vision moins judéo-chrétienne de la perte de la virginité est un grand bol d’air frais. Quant à savoir si elle impactera la sexualité des jeunes générations… Rendez-vous dans 20 ans !

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